Monthly Archives: June 2013

Micros del koala en francés

Le désespoir des lettres

J’étais en train de regarder la télévision quand j’entendis un énorme vacarme derrière moi, dans la bibliothèque. Je me levai, curieux, pour aller voir de quoi il retournait. Une masse flasque de papier était en train d’agoniser au pied des étagères. Je la ramassais et en fouillant dedans, j’appris que cela avait été un livre, Crime et châtiment pour être exact. Je ne sus trouver une explication logique à un incident aussi étrange. Le lendemain soir, j’étais de nouveau devant mon téléviseur quand j’entendis le même bruit inquiétant. Cette fois, ironie du sort, c’était Ana Karenine qui s’était changé en un magma de feuilles déformées gisant à côté de ses compagnons. Quelques jours plus tard, je compris ce qu’il se passait : les livres se suicidaient. Au début, les classiques. Plus un classique était classique, plus grande était la probabilité qu’il finisse écrabouillé par terre. Ensuite, arriva le tour des philosophes ; un jour, Platon mourait, le lendemain, Socrate. Suivirent les auteurs contemporains, Hemingway, Dos Passos, Nabokov… Ma bibliothèque disparaissait ainsi à pas de géant. Il y avait des moments de suicides collectifs. Et j’avais beau y réfléchir, je ne parvenais pas à trouver un trait commun aux œuvres kamikazes qui m’aurait permis d’anticiper sur qui serait le prochain. Une nuit, je décidai de ne pas allumer la télévision pour surveiller attentivement mes livres. Là, aucun ne se suicida.

Ginés S. Cutillas
Traduit par Caroline Lepage
(Université de Limoges et Université de Poitiers)
(Pour le compte du blog de traduction Tradabordo)

Le koala dans mon armoire

Il y a un koala qui vit dans mon armoire. Je sais que ça a l’air bizarre, mais une nuit, à cinq heures du matin, un bruit m’a réveillé. Quand j’ai ouvert les yeux, j’ai eu du mal à croire ce que je voyais : un koala se dirigeait vers mon armoire en zigzagant. Il l’a ouverte, s’est blotti au milieu des piles de vêtements pliés et a claqué le battant derrière lui. J’ai d’abord pensé que je rêvais ; sauf qu’après m’être levé pour vérifier, j’ai bien été contraint de me rendre à l’évidence : cette bête vivait dans mon armoire depuis qui sait combien de temps. Comme il dormait paisiblement, je n’ai pas voulu le réveiller. J’ai donc refermé la porte et me suis recouché en réfléchissant à la petite conversation que j’aurais le lendemain avec lui. Mais quand le jour s’est levé, je n’ai rien trouvé à lui dire (que raconter à un koala qui a pris ses quartiers dans votre armoire ?), et les jours ont passé, comme ça. Progressivement, j’ai dégagé un peu de place pour qu’il soit plus à l’aise. Je n’ai pas échangé le moindre mot avec lui. Y compris ces nuits où, constatant qu’il tardait à arriver, je m’inquiétais et m’interdisais d’éteindre la lumière avant qu’il soit de retour à la maison. Je feignais d’être endormi. S’il rentrait complètement ivre, je l’aidais même à grimper, sachant pertinemment qu’il ne s’en souviendrait pas le lendemain. Il sait que je sais qu’il existe, et nous avons convenu, par un accord non verbal (ni écrit), de nous ignorer l’un l’autre. J’écris cela tout en mangeant, assis à table. Lui, il est en face, en train de mâchonner des feuilles, juste devant la télé. Et je fais mine de ne pas le voir.

Ginés S. Cutillas
Traduit par Émilie Delafosse et Caroline Lepage
(Université de Limoges et Université de Poitiers)
(Pour le compte du blog de traduction Tradabordo)

Exécution préventive

« Nous connaissons votre secret. Si vous ne faites pas exécuter Rubén Ramos, nous le rendrons public. » Voilà tout ce que disait la note. Être l’homme le plus puissant du pays implique qu’on reçoive parfois des lettres anonymes comme celle-ci. J’ai beau réfléchir, je n’ai pas la moindre idée de qui peut en être l’auteur. Je ne sais d’ailleurs même pas qui est ce Rubén. Quel intérêt ces gens ont-ils à ce qu’il meure ? Dans le doute, je l’ai ordonné qu’on l’arrête et qu’on le passe par les armes. Je n’avais pas le choix ! Imaginez un peu le scandale si mon secret était rendu public. D’un autre côté, j’ignore précisément de quel secret il s’agit.

Ginés S. Cutillas
Traduit par Caroline Lepage et Céline Rollero
(Université de Poitiers et Université de Bordeaux 3)
(Pour le compte du blog de traduction Tradabordo)